SYDNEY 2000

commentaire : de belles images illustrant parfaitement le respect, notamment envers « l'adversaire »

Le dernier mot

21h50, le 22 septembre, sur le tatami du dojo de Sydney, deux hommes se parlent. Deux géants en judogis échangent quelques mots. Moment rare. Quelques secondes d'humanité après s'être bousculés, dépouillés, broyés. À l'issue de ce duel, avec qui les arrêts de combat aura duré près de huit minutes, David Douillet et Shinichi Shinohara font salon, et l'on voudrait être petite souris pour savoir ce qu'ils disent. À ce moment-là, le Japonais ne se doute pas qu'il vient d'anéantir l'espoir de tout un peuple. À cet instant précis, David ne laisse pas encore exploser sa joie, il lève juste les bras au ciel. Et puis les deux géants discutent. Juste avant de quitter le tatami, juste avant de basculer dans l'autre dimension, Shinohara a déjà le kimono de travers et le moral à l'envers, Douillet lui, n'a pas encore la tête ailleurs. Il est dans l'arène et, comme les gladiateurs, il savoure la gloire du grand vainqueur. Il y a cette poignée de mains, musclée, forcément, cette claque dans le dos et ces quelques mots. Loin de la foule qui exulte, qui attend ses héros. David et Shinichi sont sur une autre planète. Et ils ne voient ni les larmes de bonheur de Marc Alexandre, l'entraîneur, champion olympique douze ans plus tôt en -71 kg, ni la colère d'Hitoshi Saïto, deux fois sacré au sommet de l'Olympe, qui hurle contre les arbitres. Et l'on voudrai être petite souris pour savoir ce qu'ils se disent. Reviennent-ils sur le fameux uchi-mata, compté yuko pour le Français, mais annoncé ippon par l'un des arbitres de coin pour le Japonais ? Se doutent-ils que Yasuhiro Yamashita porte déjà une réclamation auprès de la Fédération Internationale justement à propos de ce qu'il considère comme une erreur d'arbitrage ?

en dehors du monde

Le carré rouge et vert où ils se sont battus comme des fauves transpire encore de tous ces efforts. Prostrés, Kosei Inoue et Tadahiro Nomura regardent Shinichi bavarder avec David. La scène est terrible, la tristesse évidente. Parce que leur grand frère vient de capituler face à un gaillard que l'on croyait dépassé, parce que dans tous les livres, désormais, à la question : « Qui est le judoka le plus titré de tous les temps ? », on lira et pour longtemps encore Douillet. À ce moment-là, le Japonais ne se doute pas de la brossée monumentale qui l'attend dans les vestiaires, de l'avalanche de reproches que lui réserve Yamashita... Une « torgnole » maison qui expliquera sans doute la profonde détresse de Shinohara, un peu plus tard sur le podium. Et l'on voudrait être petite souris pour savoir ce qu'ils se disent, ces demi-dieux en kimonos, quelques secondes avant de redevenir mortels. À cet instant, David a peut-être repensé à ses quinze mois privés de compétition, à cette déclaration, (l'Équipe Magazine, 8 janvier) : « Quand tu n'as pas la possibilité de combattre, tu es privé de mort et privé de la vie... Tu ne fais plus partie du cercle naturel des choses. Tout d'un coup, tu es en dehors du monde. »
Finalement, la petite souris a fini par tout me raconter. Le 22 septembre, à 21h50, dans le dojo de Sydney, David a dit : « Voilà : c'est fini, c'était ma dernière compétition, j'arrête... » Et Shinohara a répondu : « Moi aussi, je crois que c'est mon dernier combat, que tout est fini... » Fin du dialogue entre deux bonshommes soudain redevenus gamins. Ils ne joueront plus dans la même classe, ne se chamailleront plus sur le même tatami. La fin retiendra que c'est David qui a eu le dernier mot.

Céline Géraud, championne d'Europe (1984) et vice-championne du monde (1986), est journaliste et commentait le judo à Sydney sur France Télévision. Elle nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule...
diffusé grâce à l'aimable autorisation de article paru dans le numéro 189, oct. nov. 2000