article paru dans

et reproduit avec l'aimable autorisation du magazine

Paroles de prof

« Gamin, j'ai fait randori avec Shozo Fujii ! »


Patrick Demenech

Quand j'étais petit, il n'y avait pas les médias d'aujourd'hui et je n'avais jamais entendu parler du judo. J'avais six ans et en face de chez moi s'est monté un club dont le professeur était Daniel Pinatel. Avec mon père, mes deux frères et ma sœur, j'ai traversé la rue.

L'enseignement de Daniel Pinatel (6° dan), c'était quelque chose ! Elève de Messieurs Baudot et Moreau, deux pionniers du judo, il nous a transmis sa vision enthousiasmante du judo. Chaque année, il s'arrangeait pour avoir en stage les plus prestigieux judokas japonais, tous champions du monde et champions olympiques. Dès mes débuts, j'avais comme exemple le morote-seoi-nage de Fujii, le uchi-mata de Sonoda, le tai-otoshi de Tsuzawa, le yoko-tomoe-nage de Kawagushi, le o-soto-gari à gauche de Minatoya... Je me rappelle même avoir fait, gamin, randori avec le frand Shozo Fujii qui se préparait à son quatrième titre mondial ! J'étais trop intimidé pour en avoir vraiment profité. Depuis, bien des événements après, à quarante ans, je suis toujours sur le tatami, mais de l'autre côté du miroir.

J'ai été frappé par le « beau judo » dans ma jeunesse et j'ai toujours été porté par cela. Plus tard quand je suis devenu international junior, j'ai eu l'occasion de partir au Japon et de renouveler - douloureusement ! - cette expérience. Mais il y a des défaites qui valent toutes les victoires. J'ai toujours cherché par la suite cette façon de s'entraîner, cette liberté du corps que j'avais trouvé là-bas. Quand il a fallu monter à l'INSEP, j'ai préféré rester sur la Côte d'Azur. J'étais plus motivé par la reprise du club de mes débuts, ce dont j'avais toujours rêvé, que de tenter vraiment ma chance. J'aurais peut-être pu faire mieux mais avec l'apprentissage que j'avais eu, cela m'a permis de faire une carrière seniors honorable, le podium aux France, une cinquième place au tournoi de Paris... de gagner quelques jolis combats. Et maintenant, grâce à cela, je ne suis pas sur le bord du tapis les bras croisés, je m'éclate toujours en randori !

L'expérience que j'ai eue, c'est ce qui guide mon enseignement. Même si je n'ai évidemment rien contre le fait que mes combattants deviennent très forts - la réussite en compétition est un barème utile pour mesurer le travail accompli - ce qui compte c'est qu'ils puissent se faire plaisir sur un tapis, qu'ils soient d'excellents judokas et qu'ils deviennent, un peu grâce au judo,des gens de qualité. Les résultats en compétition ne sont pas primordiaux. La magie du judo, oui !

JUDO Magazine n° 212, octobre 2003

© judo magazine, tous droits réservés.